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« L’engagement de l’écrivain est une justification : une tentative pour faire croire que c’est grave d’écrire, que ça compte, que ça change quelque chose au monde. Ce qui est vrai en ce sens que n’importe quel acte change quelque chose au monde, même d’éternuer. Mais ne grossissons pas l’importance des éternuements littéraires. Manier une mitraillette ou une charge de plastique reste une activité plus efficace, plus lourde de responsabilité et plus intense »
    G. Hyvernaud, feuilles volantes

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Lundi 2 mai 2005 1 02 /05 /2005 09:41
Ça ! On peut dire que j’étais déjà avide d’expériences nouvelles à l’époque.
Mais j’étais pas courageux.
D’ailleurs je le suis toujours pas plus. Et c’est sûrement pas plus mal. Les courageux, ils sont tout sûrs d’eux, ils avancent sans peur, sans réfléchir, et c’est les premiers à se faire cueillir. C’est toujours un peu con un courageux.
Je sais même plus précisément comment c’était venu cette idée…
Ah si ! Je crois que ça avait commencé au café.
Un matin que j’y étais. Y’avait deux types qui parlaient. Enfin, disons comme ils avaient rien à se dire, y discutaient de sujets intellectuels. D’acte gratuit. Et comme moi j’avais rien à foutre non plus, j’écoutais. L’un racontait un bout de film, ou de livre où un type pousse un voyageur hors du train pendant la marche. Comme ça, un gars au hasard, qui passait par là, pour se prouver un truc. Derrière ils ont continué leurs philosophades et moi je suis retourné à mon verre, mais quand même…Comment dire ? Ça faisait son petit chemin dans ma tête cette histoire.
Les jours suivants j’y repensais. Je me disais qu’il fallait vraiment être con de faire ça dans un train pour se prouver quoi que ce soit. A mon sens c’était trop facile. On voit rien. Avec les yeux je veux dire. Ça évite le vrai problème. Hop, va que je te pousse. N’importe qui en serait capable d’après moi.
Après, je sais plus comment, mais je me suis retrouvé à penser que ce devait être quelque chose d’humain finalement, de vouloir savoir ce qu’on éprouve à crever l’un de ses semblables. Un truc comme de l’instinct tu vois. Quelque chose de lointain.
C’était bizarre.
Sans y prendre garde j’y réfléchissais de plus en plus souvent. Un peu par ci, un peu par là… Surtout avant de dormir en fait. Ça me faisait comme une petite sorte d’excitation. Je m’étais pris au jeu. C’était trop intrigant.
La nuit, quand je marchais dans les rues, j’avais les yeux qui courraient partout, qui léchaient tous les recoins comme des chattes.
Je m’inventais des opportunités de meurtres.
Rue de la fontaine aux rois, j’ai vu un coin parfait une fois. Rue secondaire à sens unique. Un vieux clodo, qui dormait sur une grille de métro,derrière un camion. Peu de lumière, presque pas de circulation. À faire le coup un jour, ce serait dans un coin comme celui-ci.
Et puis voilà, ça a fini qu’un samedi, je me suis retrouvé dans la boutique d’un quincaillier, à l’autre bout de Paris, à faire quelques courses. Au milieu d’elles, y’avait deux couteaux de bouchers. Des avec des lames larges, d’une vingtaine de centimètres de long.
J’arrivais pas à y croire vraiment. Ça me faisait sourire en dedans. Parce que je savais que j’en étais pas capable. Acheter ça, ça faisait pas tout. C’était pour le frisson quoi. La petite poussée d’adrénaline. Mais j’étais sûr d’être un type normal ; l’individu lambda.
Je suis repassé plusieurs fois rue de la fontaine aux rois. Assez espacées les visites, je suis pas bête, mais j’avais besoin de bien voir. Je suis arrivé par tous les chemins possibles, pour tester toutes les possibilités. Rien à dire, c’était vraiment parfait.
Ça a bien duré trois mois ce petit manège. Et puis fatalement c’est arrivé.
Un soir que j’avais picolé.
Vers les trois heures du matin, j’étais chez moi, un peu parti, et je me suis dit que c’était l’heure idéale. Ça a jailli dans mon esprit d’un coup. Comme ça ! Paf ! Contrairement à ce qui s’est dit après dans certains torchons, y’avait rien de prémédité. Et même là ça me faisait encore sourire en dedans. Je me trouvais drôle avec mes idées.
Sur le chemin, l’air frais, ça m’a un peu dégrisé, mais je me suis retrouvé tout rempli d’une étrange volonté.
En fait non, pas vraiment volonté. C’était un peu comme d’aller au travail. On en pense rien, on le fait parce qu’il faut le faire. Point barre. Je me regardais du dehors et je me reconnaissais pas trop, mais bon.
Je me disais qu’il fallait pas que ça prenne trop de temps.
Le type dormait quand je suis arrivé. Sous un sac de couchage, avec la tête à l’air. J’ai vérifié qu’il était bien seul. Puis j’ai sorti les couteaux. Un pour chaque main.
Je les ai abaissés en même temps, avec le plus de force possible. Le geste ne me semblait pas très naturel, mais je l’avais imaginé comme ça. Celui de gauche dans les entrailles, celui de droite pour la gorge. C’est rentré presque comme dans du beurre, ou alors je me souviens plus que ça a résisté. Il devait avoir un vieux corps, un peu pourri des conditions de vies. La chance du débutant quoi !
Le sac m’a protégé du sang. Le type a ouvert les yeux une seconde.
Peut-être deux…
Je l’ai regardé un instant, mais déjà je faisais pivoter les deux lames. On aurait dit que mes muscles savaient exactement ce qu’il convenait de faire. J’ai pas paniqué un seul instant.
J’étais fier de moi.
Le type a été sympa finalement, il a pas fait trop de bruit. C’est ça que je craignais le plus. Il avait dû comprendre pourquoi je faisais ça. Ou alors peut-être que ça l’arrangeait. Je sais pas.
Tout était silencieux dans la rue. J’y croyais à peine. Ça m’avait pris moins de trois minutes.
J’aurais dû partir.
Enfin, disons que dans mon plan idéal, je partais. Mais là, je me suis dit que j’avais un peu de temps, alors pour voir j’ai essayé de planter les couteaux ailleurs, voir où c’était facile et où c’était dur. C’était pas bien grave maintenant, il était déjà mort le gars. Un coup de plus ou de moins, c’est pas ça qui ferait tellement la différence…
Sans surprise, c’était plus dur là où il y avait des os.
Mine de rien, je me sentais pas tellement en sécurité d’un coup. Quand je voyais ce qu’il pouvait arriver à un petit clodo au hasard sans qu’il ne se passe rien, je me disais qu’il y avait de quoi avoir peur.
J’ai rajouté un ou deux autres coups manière de et je suis rentré.
Ça m’a pas trop travaillé la conscience. C’est ça moi que je voulais voir. Ben rien ! J’y repensais comme un technicien qui pense à sa machine. Je voyais ce que j’aurais pu mieux faire, ce que j’aurais pu essayer, des trucs de ce genre.Je m’étais figuré que ça pourrait m’empêcher de dormir, même pas !
Le lendemain personne n’en a parlé. C’est le jour d’après qu’on a commencé à voir des articles dans la presse. Un SDF sauvagement assassiné qu’ils disaient. Un acte barbare ! On voit bien qu’ils étaient pas là ! En tout cas l’essentiel, c’est que les flics avaient rien. Ça piétinait dans la boue leur enquête. Comme quoi, un amateur…
Le maire de l’arrondissement était pas content. Il paraît qu’il s’est fâché tout rouge et que c’est remonté en ligne droite jusqu’au ministère. Mais il avait beau gueuler, quand y’a rien, y’a rien. Ils ont mis en garde en vue un ou deux autres sdf, et un type d’un foyer sonacotra voisin qui avait déjà un casier, pour brasser un peu d’air. Ils les ont relâchés après sans rien.
Depuis un an et demi j’ai pas bougé.
Ça m’avait rassasié au début. Je me sentais comme une sorte de gloire quand j’entendais les gens en parler. Va savoir pourquoi, mais ça a marqué les esprits cette histoire. Moi j’écoutais, en pensant à chaque fois si tu savais… C’était agréable pour une fois d’être un peu au-dessus des autres. C’est pas si souvent que ça arrive.
J’ai failli faire le deuxième coup pour l’anniversaire du premier. Encore une fois j’y avais pas réfléchis ni rien. J’avais eu mon expérience, j’avais vu ce que je voulais voir. Mais là, d’un coup, l’idée était là, bien entière et bien pleine.
Je pensais que ce serait comme un hommage, une façon de remercier le sdf pour sa collaboration. Je l’aimais plus que bien des vivants finalement. Je pensais souvent à lui. Je me sentais un peu comme reconnaissant.
Puis j’ai pensé comme un flic, je me suis dit qu’ils feraient le lien ces enculés.
Alors du coup j’ai décidé d’attendre. Mais ça a suffi à réactiver la machine.
Tu vois, j’ai construit un autre plan, tout à fait différent. Avec un autre mode opératoire, comme y disent. Je m’suis documenté. L’idée c’est pas de se faire serrer. C’est ce que je te disais, je suis pas courageux moi. Ça me plait pas trop de devoir rendre des comptes.
Mais c’est fou. J’ai eu envie de retrouver cette putain de stimulation qui fait voir la vie en rose. Ça tient à rien parfois. Les gens en parlaient moins de l’autre histoire, je disparaissais.
Enfin, tout ça pour dire que t’y es pour rien dans cette histoire toi.
C’est la faute à pas de chance.
Voilà, je sais pas si ça répond à ta question de tout à l’heure, mais moi c’est comme ça que je l’explique.
Toi, ce soir, chattertoné dans ton appart, et moi avec ce couteau électrique à la main.
Par n. - Publié dans : écrits
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