...

« L’engagement de l’écrivain est une justification : une tentative pour faire croire que c’est grave d’écrire, que ça compte, que ça change quelque chose au monde. Ce qui est vrai en ce sens que n’importe quel acte change quelque chose au monde, même d’éternuer. Mais ne grossissons pas l’importance des éternuements littéraires. Manier une mitraillette ou une charge de plastique reste une activité plus efficace, plus lourde de responsabilité et plus intense »
    G. Hyvernaud, feuilles volantes

lu et aimé:

par genre

Recherche

écrits

Mercredi 24 août 2005 3 24 /08 /2005 13:29
Morhange, c'est un petit bled à 40 bornes de Metz. Le genre de bled pour lequel on se demande comment on pourrait encore y vivre, et jusqu'à quand on va y mourir...
En sortant de rendez-vous, je me dis que je vais quand même prendre le temps de bouffer ici, disons si je trouve un resto autre qu'un kebab aux vitres badigeonnées d'éclats de friture. Dans un bar, un monsieur ventru, la cinquantaine, me renseigne et m'envoit en direction d'une pizzéria. C'est toujours mieux que rien, puis j'ai pas envie de reprendre la route de suite, et j'ai faim.
Je suis le premier client. Je me demande même si je ne serai pas le seul, mais peu à peu les tables se remplissent. Décor assez kitch: aggrandissements photo d'un berger allemand, sûrement celui de la famille, qu'elle adore et chéri parce qu'un berger allemand, c'est moins décevant qu'un gamin qu'on se crève à élever pour le voir devenir comptable ou diseuse de bonne-aventure, gros cochon rose en porcelaine sur le comptoir, buste de Johnny, imitation de papyrus dans des cadres; le moins que l'on puisse dire, c'est que c'est assez déparaillé. Je passe commande, puis je regarde le gars préparer ma pizza et l'enfourner dans la cheminée. Le feu de bois crépite, on se croirait en hiver malgré le fait qu'on est en Août. C'est triste. C'est l'Est...
Mess avait raison. Je n'ai pas encore son aisance, mais pour parler à quelqu'un qu'on ne connait pas, la bonne technique, c'est le regarder droit dans les yeux, et lui sourire. Moi c'est un papi qui retient mon attention, sans que je puisse m'expliquer pourquoi. Un truc dans son physique ou sa calvitie. Alors il vient s'asseoir à la table à côté de la mienne, et se met à me faire la causette pendant que je mange. Il me parle de sa carrière: il a 76 ans , mais avant la retraite il conduisait j'ai-pas-trop-compris-quoi en camion, les vieux camions tape-cul, 4 fois par semaine, de Morhange à Paris. Bon, il se perd un peu dans ses anecdotes, il me le dit en clignant de l'oeil
-je perds un peu la mémoire, puis avant de venir là j'ai déjà pris un autre apéro ailleurs... Faut bien essayer de mourir...
On se sourit mutuellement. C'est pas la rencontre du siècle, mais je le trouve touchant, avec son regard bleu de chien battu. Une femme? Des enfants? Une vie? Je n'ose pas trop lui en demander. Je termine et je vais boire le café dans le bar où on m'a indiqué la pizzéria.
Quand je rentre dans le cercle d'alcooliques, je me rends compte qu'ils ne me voient pas. Ils regardent dans ma direction, mais plus loin derrière. Je m'installe au comptoir et par mimétisme, je me mets à regarder dans la même direction qu'eux. A une centaine de mètre dans la rue qui remonte, il y a un bagnole de la gendarmerie, et sur le trottoir les gendarmes ont l'air de parler avec une habitante. Ca gesticule, y'a des bras qui s'envolent et qui retombent, on comprend pas trop ce qu'il se passe. Viennent s'ajouter à cela une autre voiture de gendarmes, et deux véhicules des pompiers. Toutes les forces de sécurité de la ville quoi!! Ca rit sous cape dans le bar
-Bah, tu peux être sûr que les municipaux aussi vont se radiner. Dans 5 minutes Starky et Hutch arrivent...
Personne n'a su le dénouement de l'histoire, mais ça leur a permis, et à moi aussi, de tuer 20 minutes sans grand frais. Les gendarmes repartent, avec un type à l'arrière. Rigolo cette vie de commérage, cette vie de petite ville de province. Dire que j'ai grandi au milieu de ça moi aussi...

Plus tard.
Je roule. Si tout va bien, je serai à Paris à 16h30 et je pourrai aller voir Delf à l'hosto pas trop tard. Oui mais! C'est une des dernières fois que je prends cette autoroute, vu que j'aurai moins de déplacement dans mon prochain boulot. Je me décide donc à le faire, j'aurai un peu de retard, mais Delf ne risque pas de bouger, et puis elle n'est pas seule. J'enclenche le clignotant... tic tac, tic tac.
Verdun.
En fait, la bataille a servi à protéger la ville; les combats ont eu lieu sur les hauteurs. J'ai pas envie de voir le cimétière américain, ni le français. Ca se ressemble toujours les cimetières. Par contre, les lieux de combat...
Petite route en direction de Longwy. Il pleut un peu. Je m'arrête en chemin, à un endroit sans autre voiture de touriste, envie de rester seul, et je pénètre à pied dans les sous-bois. Les arbres me protègent des gouttes, mais il y a une espèce de brume qui flotte, je me croirais dans un film à la photo bien léchée. Je frissonne. Si quelqu'un emmerge de ce brouillard, je suis bon pour l'arrêt cardiaque vu comment je trippe à fond là!!
Que dire? En fait, on n'est rien face à un Evènement. Et face à celui-là encore moins. Le 11/09 par exemple, on n'est rien face à lui, mais on a la possibilité d'en parler, de le comprendre, on a vu les images en direct, on a lu les analyses, on connait un peu des rapports de force en jeu; même fausse ou partielle, on peut se faire une idée. Là, rien. Le 11/09 nous appartient, Verdun nous glisse entre les doigts comme du sable. On a lu trois lignes dans un livre d'histoire au collège, mais c'est tout. Et même les chiffres, vertigineux, n'ont pas de sens, ne veulent rien dire: 60 millions de tonnes de bombes, 300.000 morts, 450.000 blessés, etc. Ca veut dire quoi? Impossible de s'approprier tout ça, qui s'enfuit déjà...
Je marche sur un petit sentier où d'autres devaient galoper pour sauver leur peau et leurs os. Le silence est presque génant. J'essaye d'y trouver l'écho perdu d'un râle, d'un tir, d'une explosion. Je fouille la végétation à la recherche d'une douille, mais je ne croise que des bouts de métal rouillé dont la forme ne m'évoque rien. Le sol et moi sommes défoncés et on voit facilement où sont tombés les obus (j'en ai vu un plus tard: 1m60 de haut, 17km de portée, 190 kilos d'explosif, ça calme, surtout quand ça devait tomber pas loin de toi, parce que sur toi, bon, voilà, c'est réglé direct!). La végétation a repris ses droits, mais la géographie du lieu semble marquée à jamais par ce micro-valonage. Des crevasses comme des cicatrices. On voit encore les tranchées, "construite en ligne brisée pour éviter que l'ennemi puisse abattre trop de monde à l'arme automatique en y pénétrant". Là où je marche paisiblement, une clope au bec, d'autres, il y a moins d'un siècle, ont rampé, ont saigné, ont espéré, ont souffert, puis ont fermé une dernière fois les yeux. Je croise un fort, des salles de repos enterrés sous de petites collines artificielles, des dépots de munitions, des cassemates ( "modèle 1917, fixe, avec angle de tir de 160 degrés et système d'aération"). Tout près, on peut voir des photos d'époque, et je réalise que même ce que je vois n'a plus rien en commun avec ce qui était en place à l'époque, preuve supplémentaire que tout nous échappe et nous trahit: sous la déferlante, on voit que la forêt avait disparu et que tout le paysage n'était que boue et tranchée. Gueules hagardes en noir et blanc. Oui, ça trahit, les yeux ne sont pas suffisants, la guerre est un spectacle total, qui sature sûrement tous les sens, pas seulement la vue: quid du bruit, de l'odeur, du goût? Des mois que ces questions me travaillent. J'ai beau lire tout ce que je peux, j'en sais toujours aussi peu. Un panneau parle de ces soldats qui sont morts, seuls ou en groupe, à lutter contre le froid et la folie, réfugiés dans un trou d'obus au milieu de cadavres. Je rève d'une drogue qui me permette de comprendre tout ça sans quitter mon confort quotidien.
J'aurais été un lâche.
Par n. - Publié dans : écrits
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus