Ce matin je me suis réveillé vers 10h. Pour dire la vérité j’ai hésité à me lever. Il faisait bon sous les draps, et j’entendais le bruit de la rivière en contre-bas. Puis y’avait cette odeur, une sorte d’encaustique pour le plancher, propre à rappeler au réveil quelques vieux souvenirs d’enfance. Tentant. Mais je n’ai pas craqué, et je me suis extirpé du lit. J’ai été rejoindre Lise dans sa chambre. Chez mes grands-parents, c’est pas très bien vu de dormir ensemble, du moins tant qu’on n’est pas marié. Vieille famille, vieille France. On s’est plié aux habitudes. Embrassés une dernière fois hier soir, et séparés pour toute la nuit. Dans sa piaule les volets laissent filtrer la lumière. Elle dort encore, comme j’ai dormi moi-même, allongée sur le côté, repliée dans le vieux lit en bois pour une personne, celui de ma mère ou de son frangin. Je me couche contre elle, encastrant mon corps dans le relief du sien. Elle me dit t’es chiant, pourquoi tu viens me réveiller si tôt ? Elle me dit tu vois bien que je suis encore… euh… pff… et elle dit plus rien. Je passe mon coude au-dessus de sa taille, et je remonte ma main jusque sur son épaule. Je me serre contre elle et l’embrasse dans la nuque. Ses cheveux blonds viennent chatouiller mes yeux. On reste comme ça cinq minutes, et je pense que ça m’a filé la gaule, mais on ne fait pas l’amour. Puis elle finit par se retourner, m’embrasse, et nous nous levons.
En bas, ma mère et ma grand-mère nous ont préparé le petit déjeuner, mais on se contente principalement de boire un café. On embarque nos verres plein dehors, et on les boit au soleil, en fumant une clope. On discute un peu. Mon père et mon grand-père sont partis bosser à la maison qu’ils retapent dès 7h ce matin. Mami demande à Lise si le bruit du tracteur ne l’a pas réveillée. Elle dit que non, qu’elle a bien dormi, et même que ça fait longtemps qu’elle avait pas dormi comme ça. Elle dit qu’elle aurait bien continué si un relou était pas venu la tirer du lit, et elle me sourit tendrement. Je les laisse papoter, et la matinée file comme ça, au milieu du café, des clopes, du chien qui vient réclamer des caresses, des odeurs de bouffe pour midi et des histoires qu’on raconte à Lise sur les conneries que je faisais gamin, les crottes de poule dans les serrures, les feux dans la forêt, les bières volées à la cave et dégluties dans la grange sur le foin, le chat amené de force à la messe, et toutes ces histoires sans queue ni tête.
Je suis content qu’elle soit là, qu’elle rencontre enfin ma famille. L’après-midi on se prépare pour aller crapahuter dans les champs, j’ai mille endroits à lui montrer. On enfile les vieux vêtements tous troués et rapiécés, le pull en laine marron du grand-oncle, le vieux pantalon qu’on serre avec une ficelle, les bottes en caoutchouc un peu trop grande. Lise ne ressemble à rien, mais ça la fait rire. Y’a pas de fille grande comme elle dans la famille, et du coup le fut’ est un peu court, tout comme les manches, mais ce n’est pas grave. Je la sens contente, et ça me rend heureux de la voir sourire.
Bien sûr, on n’arrive pas à être seul tout de suite. Le début d’aprèm, à la différence de la matinée, se fait avec les hommes. Mon père et mon grand-père nous amène en forêt, voir le résultat de la tempête de janvier dernier. Des hectares d’arbres couchés, dans les couleurs chaudes de l’automne, du vert, du jaune pâle, du rouge, du marron. On fait quelques kilomètres à pied. On dirait aux paroles de mon grand-père que c’est lui qui a été touché par la tempête, qu’il est aussi ces arbres. Le vent fait voler les cheveux de Lise, ses petites mèches blondes flottent mollement dans l’air, et sa grande bouche affiche un sourire comme je les aime. On réussit finalement à s’esquiver, à faire un petit tour seuls. On se pose dans un petit coin humide, protégé par quelques grosses branches, et on reste là, enlacés, à écouter les bruits de la forêt et des animaux. On a parlé de tout ça, de mon enfance, de notre vie. C’était bien. On a parlé de l’année prochaine, d’habiter ensemble. Lise a même commencé à réfléchir à quel type d’appartement il nous fallait, et quels meubles iraient où. Moi je me contente de penser que le soir où nous sommes sortis ensemble, il y a trois ans maintenant, jamais je n’aurais imaginé que ce serait elle la première fille que je ramènerai ici. C’est bizarrement fait la vie parfois. On parie pas toujours sur les bons chevaux.
Ensuite on est redescendu à la maison. On a coupé par les prés, au milieu des vaches. Le soleil était en train d’aller se réfugier derrière les montagnes, il devait être dans les 7 heures du soir. Patou nous a escorté tout du long, tantôt devant nous, tantôt à la traîne, mais sans jamais aboyer. J’ai dit des bêtises, encore une fois, juste pour entendre le rire de Lise. C’était bien comme journée. On n’avait rien de prévu pour le soir. Je me disais qu’on se poserait certainement devant la télé, puis qu’on sortirait fumer un joint une fois que tout le monde se serait couché. Ensuite je l’accompagnerai dans sa chambre, on passera quelques minutes dans les bras l’un de l’autre, puis j’irai rejoindre la mienne, en face de la sienne. La cour de la ferme est déserte. On rentre dans la cuisine où nous ne trouvons que ma mamie. Elle prépare la bouffe pour le soir. Elle nous demande si on veut boire quelque chose. Pendant que le café chauffe et que Lise et elle se mettent à parler à nouveau, je me lève pour aller allumer la télé. Lise me dit t’as besoin de l’allumer elle ? tu peux pas rester juste avec nous à parler. Mais au final elle se tait rapidement, et je n’ai même pas besoin de répondre à sa petite provoc. Sur l’écran, on voit l’image d’un avion qui vient percuter un immeuble immense.
C’était il y a tout juste cinq ans.
C’est clair que le monde a changé depuis…
commentzzz