C’est certainement le dernier voyage que j’ai fait aujourd’hui, en tout cas dans ce but. Ce matin, nous n’avons pas réussi à partir à l’heure prévue. On a glandouillé un peu chez moi avant de décoller, et comme des bleus, on s’est planté de route en Belgique. On est passé par Bruxelles.
Bruxelles le samedi midi, pour ce qu’on en a vu, ça ressemble beaucoup à Paris en semaine à huit heures du mat : des kilomètres d’embouteillage, le soleil en plus. On aurait pu y passer des heures, mais c’était sans compter sur les inépuisables ressources du pilote, qui n’a pas hésité une seconde à remonter les files monotones de bagnoles par la voie d’arrêt d’urgence. Bien sûr qu’on s’est fait klaxonner, bien sûr que des camions ont tenté de nous barrer la route, mais bien sûr qu’on s’en est sorti, gagnant environ 1h de retard en moins.
Breda ça n’a pas changé, sauf notre parking habituel, que la municipalité est en train de refaire en plus beau pour accueillir le flot de touristes français. Un peu de weed, deux boîtes de champis, de l’eau gazeuse et un paquet de clope plus tard, on est de nouveau en train de chercher notre route pour Bergen Op Zoom. Qu’on finit par retrouver, sauf qu’il fallait arrêter de suivre les panneaux centrum. On retrouve la même plage que l’an dernier, sauf qu’on arrive vers 16h, ce qui est tout de même un peu tard pour gober, profiter, et rentrer à panam dans la nuit.
Champi, 6h de trip ; au final, je me rends compte que j’ai fait le tour de ce que je cherchais là dedans. Cette fois j’ai bien pris soin que rien ne vienne me prendre la tête, mais malgré cela je ne vais pas plus loin que les autres fois. Au final c’est une bonne expérience, ressentir avec une telle intensité les notions de vide et d’absurde, puis cette sérénité qui y succède mais elle ne nécessite pas d’être renouvelée ad vitam eternam. D’ailleurs, pendant toute la première partie, je n’ai qu’un mot que j’adresse à Ben : je me fais chier, j’attends la suite. Oui, la vie est absurde, on va tous mourir, on n’est rien, OK, je le sais, pas la peine de me la refaire, mwa c’est la suite que je voudrais. On peut pas y aller directement ?
Non.
Faut attendre.
OK.
Attendons... Je m’imagine debout en train de taper du bout du pied sur le sol comme un enfant gaté.
Phase sereine. J’ai envie de marcher tout en parlant avec Ben. Mais j’ai pas envie d’aller à un endroit précis, juste de marcher. Donc on fait mass aller-retour entre deux points, sur un chemin en forêt, sur une distance de 400 mètres. Peut-être qu’on le fait 10 fois, peut-être qu’on le fait 1000. On n’a pas de montre, ni envie de compter. C’est bien, c’est tout. Le soleil se couche, la plage finit de se vider, et on se retrouve seuls. On gère mieux, on décide de prendre les baladeurs et de se séparer. Alors je marche dans le sable, en écoutant un seul morceau en boucle de la BO d’Eternal Sunshine, celui avec le piano, la contre-basse et les petits bruits électroniques.
La nuit tombe, je reviens et attends Ben devant la voiture. J’ai peur qu’il se soit perdu. Peut-être que je vais devoir dormir à côté de la voiture. Ou dessous, au cas où, parce qu’il y fera certainement moins froid. Sauf que si Ben revient et démarre, il risque de me rouler dessus. Je sais plus. Le temps que je trouve une solution viable à mon abandon, Ben arrive finalement, alors j’arrête de me poser des questions. Il me passe les clés, et je prends le volant pour rentrer. Il est 22h sur le tableau de bord. Y’a presque 16h que je suis debout, et j’ai au moins quatre heures de route devant moi. J’enclenche les phares et la marche arrière.
Et là, pour la première fois, je me rends compte que c’est le retour qui est le moment le plus agréable de la journée. On ne parle pas trop avec Ben, la voiture est relativement silencieuse. On racle les fonds de piles d’un lecteur pour que l’autoradio crache Burner de Odd Nosdam, chef d’œuvre d’abstraction musicale, musique post musique, collage brouillon et savant de bruits, de samples, de beat, de saturations pointillistes et grésillantes. On dirait que l’album a été fait juste pour la situation que nous sommes en train de vivre. Finies les mélodies, les formats classiques, la linéarité. Impossible pourtant de ne pas être touché. Bizarre, mais esthétique.
Et c’est donc les oreilles bien pleines qu’on commence à se remplir les yeux. On passe la frontière hollandaise. Anvers. Belgique. Un des premiers ports mondiaux. Une architecture à couper le souffle : de grosses installations industrielles qui viennent déchirer la nuit noire de leur lumière orange qui se reflète dans l’eau. J’ai comme l’impression d’être dans le futur, dans un film catastrophe où la terre a été dévastée. Une sorte de Terre de l’Armée des 12 singes.
Nous dévorons l’asphalte à toute vitesse, enfermés dans notre bulle motorisée. L’humanité n’existe plus, puisque nous n’en croisons pas un seul exemplaire. Les machines ont pris le pouvoir et commandent aux machines, la vie biologique a presque disparu. L’ humain n’est plus nécessaire. C’est un port géant qui ressemble à une carcasse de dinosaure défoncée, oubliée depuis toujours et qui vit sa vie propre, par et pour elle-même. On s’enfonce dans des tunnels éclairés par d’immenses néons, oranges eux aussi, qui saturent de lumière le béton environnant, et l’espacement des sources lumineuses, l’alternance d’orange et de gris-noir renforce encore la sensation de vitesse. On pourrait être une mission de reconnaissance post-apocalyptique. D’ailleurs Ben est médecin…
Je suis subjugué par la beauté de tout cela, mais je réfléchis un peu aussi. Y’a des idées qui viennent se télescoper au fond de quelque synapse à la dérive. Je pense aux gens qui rentrent dans ma vie en mettant le pied dans la porte. Je pense à ceux qui en sortent, de gré ou de force. Je pense à mes sujets de prédilection, à ce qui nous sépare des autres, à la force des mots. Je brasse des idées communes, mais l’environnement leur donne une force différente, un intérêt non négligeable. J’ai presque envie de ne pas suivre la direction de Gent et de Rijsel pour reprendre le Ring Antwerpen et prolonger tout ce ressenti physique.
Non, je ne remonterai certainement plus reprendre des champignons en Hollande, mais je suis partant pour me taper les 7 heures de trajet juste pour venir de nuit refaire un tour d’Anvers, à l’endroit et contre tout. Le voyage compte plus que la destination, c’est une évidence.
Comment ça se forge, une esthétique ? C’est ce mystère que je voudrais percer ce soir. Pourquoi on est sensible à certaines choses plutôt qu’à d’autres ? Je voudrais savoir sans faire de la psychologie de bas étage. Comprendre pourquoi les créations sonores d’Odd Nosdam me touchent plus que celles des Pet Shop Boys ou d’Eminem. Comprendre pourquoi cette friche industrielle me semble plus belle que certains paysages de nature, montagnes ou mers. Puis je me dis que je perds du temps à réfléchir, et qu’il me vaut mieux continuer à être touché, et ne pas perdre le moindre détail…
Au final on continue à redescendre vers le sud. La route vient défiler sous la lumière des phares comme un chat qui réclame caresses et attention. Moi je sens mes yeux qui deviennent de plus en plus lourds, ils se ferment, ça devient dangereux. Au moment d’entrer sur l’autoroute pour Paris, à Lille, nous tombons sur 3 gendarmes en patrouille. Ils nous regardent. On les regarde. On tourne rapidement la tête. Ils nous regardent. Odd Nosdam à fond, les vitres ouvertes, les gueules en vrac, l’odeur de weed qui sort de la voiture, la plaque en 78… Je me dis c’est maintenant, ou jamais. Vous faites un pas, et vous nous contrôlez, ou je démarre à fond pour faire de vous un souvenir. Au final il doit être trop tard. Ils ont la flemme. Ils se disent que s’ils nous choppent maintenant, ils vont jamais finir à l’heure et pouvoir rentrer chez eux faire dormir leurs zoeils. Plus loin je sombre, complètement. Je passe le volant à Ben et je m’endors. Quand je me réveillerai, je sais pas si je penserai que tout ça était un rêve ou la réalité.
commentzzz